Le destin de la famille Tall
Le 12 janvier 2007 s'éteignait à Dakar Thierno Mountaga Tall, grande figure de l'Islam ouest-africain tout court. Le destin de Thierno Mountaga Tall est celui de sa famille, les Tall. Son troisième grand-père, El Hadj Omar, était né à Alwar en 1794, en terre sénégalaise. Avant sa disparition dans des conditions tragiques sous les falaises de Bandiagara (Mali) en février 1864, il aura, sous la bannière de l'Islam, conquis, organisé et administré un Empire qui allait de Dinguiraye (Guinée actuelle) à Tombouctou (Mali actuel). L'ensemble des États qui existaient dans l'espace qui est aujourd'hui le Sénégal était sous domination française. Les dernières poches de résistance sur le fleuve Sénégal (le Bossea) étaient neutralisées ; la conquête du Soudan s'accéléra, s'intensifia.
À la surprise générale, Ségou, capitale de l'Empire oumarien, fut prise le 6 avril 1890 par Archinard. Pour pacifier la région, Archinard décida du rapatriement sous escorte des Foutankés établis dans le Sagou. Ahmadou attaqua le convoi et réussit à libérer plus de trois mille (3000) personnes, qui le rejoignirent à Nioro où il s'était établi. La prise de Nioro en 1891 accentua le retour des Foutankés au pays d'origine. Parmi les premières vagues, on peut distinguer Amadou Moctar Sakho, né entre 1866 et 1868, arrière-petit-fils de Fatimata Saidou, sœur aînée d'El Hadj Oumar. Cette dernière était mariée à Thierno Lamine Sakho, qui fut un des maîtres d'El Hadji Oumar.
Ces migrants de retour joueront un rôle important dans la vie religieuse du Fouta et partout au Sénégal où ils se seraient installés. D'autres vagues, dont des membres de la famille Tall, suivront. On peut citer entre autres Ahmadou Mountaga, père de Thierno Mountaga, Ousmane Boun Ousmane (neveu d'El Hadji Oumar), Saidou Nourou Tall, Lamine Bachir Tall, Djodo Mountaga, Khardiata Mounirou.
Saidou Nourou et Ahmadou Mountaga étaient venus poursuivre leurs études. Tous ces Fergankobé, quels que soient leurs lieux de résidence, faisaient l'objet d'une discrète mais assidue surveillance, y compris Amadou Moctar Sakho, cadi de Boghé. Très vite, cette ville devint un centre d'étude d'excellence et attira des étudiants venus de toutes parts.
Naissance et premières études
C'est dans ce contexte socio-historique et de ferveur religieuse que naquit, à Boghé en 1914, Thierno Mountaga Ahmadou Tall, lui-même fils de Mountaga Oumar Tall, premier gouverneur de Nioro. À l'âge où tous les enfants du Fouta vont à l'école coranique, il est pris en charge par son père qui l'initia à l'apprentissage du Coran. Ce dernier le confia ensuite à Thierno Abda Dia de Aéré-Lao, réputé pour son savoir et sa passion pour l'enseignement. Aéré-Lao a été un centre d'études très ancien et ses fils ont joué un rôle très important, notamment les Touré, Thiam, Baro, etc. L'auteur de la première et crédible biographie d'El Hadji Oumar, Mamadou Aliou Thiam, est de cette ville.
Thierno Mountaga Tall vivra cinq (5) ans à Aéré-Lao auprès de son maître. Il fut précoce en tout : dans les études, dans la vie religieuse et mystique, dans les responsabilités. Alors qu'il n'avait que 14 ans, à l'âge où habituellement on ne maîtrise pas encore les principes de base de la prière, son père l'initia à la Tariqa Tijjane. Il lui délivra les raisons du Lazine, le Hizbou-seyfiyyou, le Hizboul-Mughnî et le Hizboul-bahri.
La formation auprès des maîtres
Ahmadou Mountaga fut rappelé à Dieu en 1929 à Boghé. Ce douloureux événement marque le début de son encadrement par son oncle Thierno Seydou Nourou Tall. Ce dernier le confia à Thierno Hamidou Sy de Diatar, lui-même disciple d'Amadou Moctar Sakho, donc condisciple de Thierno Seydou Nourou Tall. À l'époque, Thierno Hamidou Sy était l'un des pôles de savoir au Fouta. À Diatar, il trouvera son cousin et aîné, Thierno Madani Tall de Ségou, fils de Mountaga, fils de Madani, fils d'Ahmadou, Commandeur des croyants (Lamido-Diouldé). En confiant ses deux neveux (Madani et Mountaga) à Thierno Hamidou Sy, Thierno Seydou Nourou Tall exprime deux faits majeurs : sa certitude du savoir de ce dernier et son affection pour ceux-ci.
À Diatar, Thierno Mountaga Tall entama les principes de base du droit islamique, la grammaire et la langue arabe. Thierno Hamidou Sy fut rappelé à Dieu en décembre 1935. C'était un vendredi, deuxième jour du mois de Ramadan. À ce moment-là, Thierno Seydou Nourou Tall, hors du Sénégal, était en tournée à travers l'Afrique. Pendant deux (2) ans, Thierno Madani Tall assura l'intérim des enseignements du maître.
Les Idiâzas Mutlaqa
De retour de son périple africain, Thierno Seydou Nourou Tall vint à Diatar présenter ses condoléances. Sur ses conseils, Thierno Madani rentra à Ségou, et Thierno Mountaga retourna à Aéré-Lao, cette fois-ci auprès de Thierno Mamadou Zeina Ba, lui-même disciple d'Ahmadou Moctar Sakho. Au total, Thierno Mountaga Tall aura passé dix (10) ans à Diatar et Thierno Madani douze (12) ans. Mamadou Zeina Ba fait partie de la quarantaine d'érudits du Fouta et d'ailleurs formés par Amadou Moctar Sakho de Boghé.
À Aéré, il poursuit et approfondit ses études sur la rhétorique, la prosodie et d'autres disciplines. Il passera six (6) ans auprès de son maître, qui lui délivra l'« Idiâzas Mutlaqa ». Ce sont des attestations qui ne sont données qu'aux grands initiés, qui deviennent ainsi des plénipotentiaires de la Tariqa. Pendant qu'il étudiait à Aéré, il enseignait les enfants qui lui étaient confiés. Au total, Thierno Mountaga Tall aura consacré un peu plus de vingt (20) ans à étudier. La durée des études s'expliquait principalement par le souci d'apprendre le maximum possible, mais aussi par la rareté des livres.
Le maître de Boghé
Docte et aguerri, Thierno Mountaga Tall s'installe à Boghé, sa ville natale. Il y fonde son école (Dudal ou Dara), qui devient vite un haut lieu d'éducation et de savoir. Ses disciples venaient du Sénégal, de la Mauritanie, du Soudan (Mali actuel) et de la Gambie. Au moment où il quittait Boghé, il avait formé plus de quarante (40) étudiants au cycle supérieur des enseignements islamiques.
Aux côtés de Thierno Seydou Nourou Tall
Quand, en 1929, disparaît Ahmadou Mountaga Tall, Thierno Madani, qui n'avait que 15 ans, assura l'intérim des enseignements du maître — un âge où tout enfant a plus que jamais besoin de la présence de son père. Le Pulaar dit « Allah Udda ta Jooka » : Allah (SWT) ne ferme jamais toutes les portes. Le père biologique disparu, Thierno Seydou Tall, l'oncle, devint père sociologique et prit le relais pour assumer pleinement le rôle de père. Il l'encadra de son mieux, tant pour les études que dans l'encadrement moral et l'assistance matérielle. Ainsi, c'est en tant que fils reconnaissant et disciple fidèle que Thierno Mountaga rendit visite, en 1946, à Thierno Seydou Tall.
Nous venions de sortir de la Deuxième Guerre mondiale. Les blessures étaient encore béantes. Les peuples d'Afrique et du monde en ressentaient les séquelles physiques, morales, psychologiques et matérielles. Thierno Seydou Tall était sollicité de toutes parts (administration coloniale, peuple, fidèles) pour aider l'humanité à passer ce cap difficile. Il avait besoin d'être secondé par un homme savant, connaissant les vicissitudes de la vie et les hommes, et qui soit également fidèle. En sus d'être son neveu, Thierno Mountaga remplissait toutes ces conditions. Voilà, entre autres, les raisons pour lesquelles Thierno Seydou Nourou Tall lui donna l'ordre de rester à ses côtés pour l'assister. Thierno Mountaga ne dit mot et obtempéra. Le reste relève de la volonté divine.
Ainsi commença, aux côtés de Thierno Seydou Nourou, une nouvelle phase de son destin. À partir de cette date, il ne le quittera plus jusqu'à son rappel à Dieu, le 25 janvier 1980. Thierno Seydou fit de lui son homme de confiance, son confident, le dépositaire de ses secrets, son plénipotentiaire et chargé de missions dans les affaires religieuses, sociales et hautement politiques.
À côté de Thierno Seydou Nourou, il étudia certains livres relatifs aux sources du droit et de la rhétorique. Il lui dévoila aussi les précieuses connaissances consignées dans sa bibliothèque privée et l'autorisa à y puiser sans réserve ce dont il avait besoin. Il lui donna aussi l'Ijâza Mutlaqa (autorisation suprême) pour les plus importantes oraisons et secrets mystiques.
Sur ordre et sous le contrôle de Thierno Seydou Nourou Tall, Thierno Mountaga Tall effectua plusieurs missions à l'intérieur et à l'extérieur du Sénégal. À partir de 1950, il accompagna à travers le Sénégal tous les dignitaires de la Tidianiya que Thierno Seydou Nourou recevait. Citons parmi eux : Chérif Boun Oumar Kane, Chérif Mouhammad El Habib, Cheikh Mohamed El Hafiz Al Tijjaniy, chef de la Zawiya du Caire.
Le rapatriement de la bibliothèque d'El Hadj Oumar
Thierno Mountaga a fait plusieurs déplacements dans le Fouta pour inaugurer des mosquées ou procéder à des poses de première pierre. Il a réglé des problèmes très délicats liés à la gestion des mosquées. Accompagnant Thierno Seydou Nourou, il a effectué des séjours dans la plupart des pays d'Afrique de l'Ouest et du Centre. Dans un cadre religieux, il a participé à plusieurs rencontres internationales : Algérie, Maroc, Libye, Tchad, Arabie Saoudite, Iran, etc.
Il a également visité la France et la Belgique. C'est au cours de l'une de ses visites en France qu'il obtint du président François Mitterrand le rapatriement au Sénégal de la bibliothèque d'El Hadj Oumar, comprenant cinq cent douze (512) livres, ainsi que des restes d'Abdoulaye Tall à Ségou, au Mali.
Rappelons ici que, lors de la prise de Ségou, alors capitale du saint Empire, le lieutenant-colonel Archinard avait mis la main sur son trésor, et surtout sur sa bibliothèque et autres objets de valeur. Lors de la bataille de Ségou, Archinard fut impressionné par la bravoure d'un adolescent : c'était Abdoulaye Tall, fils d'Ahmadou Lamido Dioulbé. Il l'amena en France et le confia à une famille aristocratique. Brillant, il termina rapidement ses études secondaires et fut admis à l'École polytechnique.
Au sommet de la Tariqa
Thierno Mountaga reçut des plus hautes autorités de la Tariqa Tijjane des titres qui le placèrent au sommet de la Tariqa. Citons, en résumé, celui que lui décerna le chef des Zawiyas :
« Nous, Ali, le plus indulgent des serviteurs d'Allah le Suffisant et le Glorieux, fils du Saint illuminé, notre maître Mahmoud At Tijjani (que Dieu lui accorde la grâce et la félicité), en notre qualité de chef des Zawiyas, décidons, après l'invocation de consultation (Al-Istikharah), de donner et de renouveler à notre proche et ami, qui est la quintessence de notre affection, notre bien-aimé, le vénéré maître de la société illustre, Thierno Mountaga Amadou, tous les secrets, les trésors, les oraisons, en plus du Wird lui-même. Nous lui donnons également ce que contient la Tariqa Ahmadiyya comme invocations, évocations et noms sacrés, et nous l'ordonnons Mouqaddam et l'élevons à notre station, ce qui équivaut à faire de lui notre substitut. Toute personne qui recevra de lui le Wird est considérée comme l'ayant reçu de nous-mêmes, de vive voix. La présente Idiâza est absolue, universelle, intégrale et perpétuelle, dans le fond comme dans la forme, et ce, en tout temps et en tout lieu. Ma réussite dépend de Dieu, auquel je me remets et au jugement de qui je retournerai. Wassalam. »
Une vie de savoir et de dévotion
Toute la vie de Thierno Mountaga se résume aux études, à l'enseignement, à la dévotion, aux œuvres sociales et à l'écriture. Après la rédaction — sur recommandation du Cheikh de la Zawiya du Caire et sur instruction de son oncle et maître Thierno Seydou Nourou Tall — de la vie d'El Hadji Oumar, Thierno Mountaga s'attaqua à celles d'El Hadji Malick Sy et d'El Hadji Seydou Nourou Tall. Le dernier cours qu'il donna à son fils Ahmad Mountaga portait sur l'ouvrage « Al Risalah » d'Ibn Abî Zeyd Al Qayrawani.
De même, la leçon qu'il fit à son disciple Bachir Sow portait sur ce vers de l'ouvrage Moulhatoul Irab (la facétie de la morphologie) : « En disant "il n'y a de Seigneur qu'Allah", utilise le nominatif, et la déclinaison se fait ainsi de ce qui est de cet ordre. » Ainsi, son dernier cours se termina en prononçant le nom d'Allah.
Nous avons dit plus haut qu'il a été initié à la Tariqa Tidiane par son père à l'âge de 14 ans. Ceci induit que, de l'âge de 14 ans à son rappel à Dieu, soit 79 ans, Thierno Mountaga était en contact quotidien avec son Créateur, Allah Soubhana Wa Ta'ala.
— Cheikh Baba Sall

